jeudi 11 octobre 2018

Mon premier mandala


Les journées peuvent sembler interminables à l’hospice, et je cherche à structurer un peu mes journées avec des routines, pour ne pas commencer la journée avec l’angoisse du vide, du « je n’ai rien à faire ». Aquarelle le matin, lecture l’après-midi, visites des amies, routine des horaires des soins infirmiers et des repas. Restent de nombreux moments où la fatigue et l’ennui m’assaillent. Que faire maintenant ?  

À Astrid, l’artiste qui nous rend visite bénévolement une fois par semaine, je décrivais ainsi mon impression : «  Parfois, j’ai juste envie de colorier ou dessiner un truc sans réfléchir. Occuper mes mains. Être occupée sans penser. Ne plus voir le temps passer.
« Comme faire du mandala ?
-         Je sais pas, j’ai jamais fait ça. C’est du coloriage, c’est ça ?

Astrid m’explique : un mandala est un dessin, généralement concentrique, symbolique d’un voyage de l’intérieur de son corps à l’extérieur, vers le monde et l’univers. Le mot vient du tibétain et signifie « cercle ». La fabrication du mandala est utilisée comme une technique spirituelle de méditation dans plusieurs religions asiatiques. J’ai déjà vu un mandala fait au sable coloré, au musée ethnique de Rotterdam. J’ai été extrêmement impressionnée par la délicatesse de ses dessins.

« Je t’apprendrai à faire des mandalas si tu veux, la semaine prochaine.
-        Ok !

Un truc nouveau, ouf, youpi, ça va m’occuper ! Toujours prête pour une nouvelle expérience !

Une petite voix pourtant me souffle que je risque de ne pas aimer le coté répétitif des dessins ou le fait qu’il impliquera beaucoup de coloriage. Je suis adulte, faire du coloriage, bon, je ne veux pas critiquer, mais cela semble… inutile. Je n’aime pas perdre mon temps, même, et surtout, en fin de vie. 

Le temps est si précieux. C’est paradoxal mais malgré mes journées vides, je n’ai pas de temps à perdre.  

Au téléphone, une amie psy à qui je parle du projet me dit que colorier du mandala est très thérapeutique pour les personnes angoissées. C’est un exercice qui oblige la personne à se calmer, à se recentrer. Elle l’utilise d’ailleurs avec certains de ses patients parmi d’autres exercices d’ancrage dans le présent, pour améliorer leur concentration. Quoi, ma copine, tu donnes du mandala à colorier à tes patients adultes !? Je suis scotchée. Et de plus en plus curieuse.

Le grand jour arrive. Astrid a apporté le matériel et m’installe devant une feuille blanche carrée. Elle met à ma disposition un compas, une équerre et des pointes fines noires de différentes tailles. Je peux aussi utiliser des petits pochoirs, feuilleter quelques livres d’exemples pour l’inspiration. Elle nous asperge d’un produit tibétain censé éloigner les énergies négatives. Ça commence bien. Je n’y crois pas du tout à ces trucs là, mais elle est si enthousiaste que je le prends avec le sourire.  

Nous commençons. D’abord, je dois tracer des cercles concentriques avec le compas. On commence par le point du milieu. Je trace huit signes identiques tout autour de ce point central. Puis je choisis un nouveau signe et dessine la deuxième couche. À la troisième couche, je compte les symboles. Je vais devoir dessiner trente-deux nouveaux symboles. Oulala! Mais ensuite ce sera deux ou trois fois plus… L’impatience commence à poindre son nez. Ils sont bien grands ces cercles. À minuit, on y sera encore, dis-je ironiquement, à Astrid.

Je feuillette ses livres pour trouver quelques idées. J’essaie de me montrer intéressée mais je suis loin d’être excitée. Au bout de quelques minutes et à quelques petits centimètres du point de départ, l’activité m’endors. Je me sens très fatiguée et je demande à arrêter. Le début n’est pas mal, visuellement parlant. Le dessin noir et blanc fait penser à un petit napperon exécuté au crochet.
Mais le premier bilan est, somme toute, plutôt négatif. Je n’aime pas trop l’activité à vrai dire. C’est ennuyeux et répétitif, pas assez créatif pour mon goût.  

Ce soir-là, j’attends que mon dîner soit servi dans ma chambre. Le mandala est sur la table. J’ai envie le finir malgré tout. Je reprends, et hop ! une nouvelle couche de symboles. Je tourne le papier pour aller plus vite, hop ! hop ! hop ! des ronds, des ronds, des ronds, et maintenant des triangles...

Pendant que je dessine en attendant mon repas, des pensées angoissantes se mettent à m’envahir : « Je suis en fin de vie, et c’est tout ce que j’ai à faire !? C’est un truc répétitif et inutile ». Je rumine du noir. « Quand je fais mes aquarelles, c’est pareil finalement, ça ne sert à rien ! ».

Le mandala serait censé me détendre ?! Au lieu de me relâcher, je repense au sens de ma vie, ou plutôt à son absence de sens. J’étais une scientifique autrefois… Et là, je dessine des triangles qui se répètent. 

Heureusement, les leçons apprises par la méditation de pleine conscience m’aident à reconnaître là mon bon vieux pilote automatique. Le juge. Le critique. « Rien n’est jamais assez bien pour Madame Catherine. Madame Catherine n’en fait jamais assez. Madame devrait être entrain de faire un truc intelligent et important, sauver le monde… »

Je commence alors à contempler l’activité sous un jour nouveau. Et si le mandala m’aidait, non pas pour occuper mes moments de fatigue et d’ennui, mais comme activité de méditation ? Puisque j’adore dessiner et puisque je n’ai plus envie de méditer en position assise simple, je pourrais méditer durant une activité choisie. Le dessin.

Je décide alors que je vais finir celui que j’ai commencé, mais pas n’importe comment. Je vais tenter de le terminer en transformant l’exercice en activité de méditation de Pleine Conscience. Se concentrer sur l’’exécution des dessins, et sur les sensations corporelles, émotionnelles et les pensées qui l’accompagnent. Se concentrer sur le présent, sur ce qui est, là, maintenant, au moment où je le vis. Regarder passer les angoisses sur l’avenir, sans les juger, et les laisser passer pour mieux se concentrer sur le présent. Se concentrer sur le dessin et le processus, plutôt que sur son résultat. L’important c’est le voyage, plus que la destination.

Le lendemain soir, le dessin est fini. Je commence à le colorier… et je découvre que je le fais avec plaisir. J’ai mis en route une musique douce avec des sons de la nature. Je me concentre sur chaque morceau à colorer. Je ne cherche pas à finir très vite, au contraire, je prends tout mon temps. Les pensées et émotions arrivent bien sûr au galop. Je prends conscience de beaucoup d’émotions tristes. Je prends mon journal intime et j’écris plusieurs pages de tous ces sentiments négatifs, ma colère, ma frustration, ma culpabilité vis-à-vis de mon fils… Bien sûr que je suis triste et en colère, et que tout m’énerve en ce moment. Et j’ai raison. Je suis dans une situation détestable et je voudrais être n’importe où sauf dans ma situation présente... Je me vide sur les pages de mon journal… 

Et je reprends mon coloriage méditatif. Je me concentre…

L’infirmière frappe à la porte pour me donner mon traitement du soir. Il est dix heures du soir ?! Je n’ai pas vu le temps passer ! Cette nuit-là, je dors beaucoup mieux et plus longtemps que d’habitude.

 Mon mandala en cours de coloriage. Je l'ai construit sans plan préalable. Le dessin puis le coloriage commencent au centre et s'étendent petit à petit à la périphérie, niveau après niveau. Mais on peut faire autrement si on le souhaite. Certains mandalas ne sont pas ronds, ils peuvent représenter un animal par exemple. L'important est de se concentrer sur le processus, en utilisant la technique de pleine conscience par exemple (pour ma part, c'est la technique que j'ai appris à utiliser dans mes pratiques de méditation).    

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Merci Nedjma qui fait colorer ses patients ; merci Caroline qui m’a expliqué pourquoi elle adore colorier ; merci Astrid pour m’avoir guidée dans cette direction ! 😊

mardi 9 octobre 2018

Partir quand le monde va mal



J’ai l’impression de partir alors que le monde va beaucoup plus mal que dans ma jeunesse. J’ai 49 ans et avant mes vingt ans, je n’avais pas entendu parler de réchauffement climatique, d’extinction massive des espèces, ni de l’anthropocène. Nous pensions que le monde devenait de plus en plus démocratique, le mur de Berlin avait chuté, l’Union Soviétique et les pays communistes semblaient s’ouvrir à la démocratie et semblaient accorder de plus en plus de libertés à leurs citoyens. Le sexisme et la discrimination des femmes, il y a en avait, et j’en ai même été victime dans ma carrière… mais le phénomène semblait s’amenuiser rapidement au fil des générations. Le racisme ? On était en plein dans la période « touche pas à mon pote », ça allait forcément disparaître avec le temps, on était modernes, nous, quoi.

Il y avait des problèmes à régler, bien sûr, le nucléaire, la pollution, les maladies toujours incurables (le Sida, le cancer bien sûr, les démences, la résistance aux antibiotiques …), mais je n’avais pas l’impression du tout que les civilisations allaient en arrière. Si j’avais entendu parler du changement climatique, j’aurais sûrement voulu être climatologue, mais j’ai choisi d’être psychologue pour m’attaquer aux problèmes de santé mentale. Un problème parmi d’autres où la science semblait avancer, forcément car tout avançait sur le plan scientifique et technologique, n'est-ce pas ? 

Le monde aujourd’hui donne l’impression que des dangers globaux et imminents vont faire basculer des civilisations entières. Que le réchauffement climatique va détruire des populations humaines et des écosystèmes entiers, en les privant d’eau ou en les inondant. La disparition des espèces, la disparition même de l’Amazonie et des forêts d’Indonésie, et de Arctique, sont inéluctables. Les démocraties vont bientôt se compter sur les doigts d’une main, les grandes nations sont dominées par des tyrans corrompus, et l’appauvrissement de la population moyenne semble globale et impossible à stopper partout dans le monde. Rien que ça.  

Et souvent, je me sens désolée, triste, coupable, de laisser un tel chantier derrière moi. Je ne suis pourtant pour rien dans tous ces phénomènes qui ont démarrés avant même ma naissance. Si ? Est-ce que j’ai fait ou n’ai pas fait des choses que je devrais regretter !?

J’ai pensé que les pays et toute la civilisation sur Terre allait en montant. Est-ce que je vivais dans une grande illusion ?

Alors pour m’aider, je cherche à prendre de la distance. Non pas une distance émotionnelle, mais une distance intellectuelle. Je regarde la Terre à travers les âges…

Je ne pense plus à l’histoire comme à une pente ascendante où petit à petit nous progressons. Je pense plutôt aux cycles. Un cercle qui tourne, en avançant certes, mais en nous faisant aller de haut en bas puis de bas en haut.

Le haut du cercle, c’est la collaboration et l’amour entre les humains. Depuis des centaines de milliers d’années, deux millions d’années d’après des spécialistes, les humains collaborent pour survivre, s’aiment, se protègent les uns les autres. Et ils résistent et survivent, progressent, parfois détruisent, souvent construisent.

Mais en bas du cercle, ce sont les peurs de l’autre, provoquant guerres, conflits et destruction. Les humains qui paniquent et s’entre-tuent. Pas beau à voir.

Cette roue tourne, depuis des millions d’années, dans chaque groupe humain. Les guerres et la destruction, les révolutions démocratiques et les tyrans, alternent. Je vais quitter ce monde au moment où il semble que nous allions vers le bas du cercle. La démocratie s’amenuise, la haine empire, les peurs s’amplifient. Je suis tellement triste.

Je veux pourtant me forcer à rester optimiste. Si c’est un cycle qui se répète, les forces positives et constructives reprendront le dessus. Ces forces sont déjà là. Des efforts énormes sont faits pour diminuer notre emprunte carbone, sur le plan des entrepreneurs, des industries, et sur un plan individuel par des millions de personnes qui tentent de changer certaines de leurs habitudes pour réduire leur emprunte carbone ou protéger nature de diverses manières. D’énormes efforts sont faits pour lutter contre les tyrans, les menteurs, les populistes de tout bord et les corrompus, ils n’ont pas encore gagné.

Pour rester optimiste, je tente de regarder par-delà les générations, dans le long terme. Je tente aussi de me dire que j’ai fait de mon mieux. Est-ce que j’ai fait de mon mieux ? Je ne peux plus aller manifester, et les prochains votes auront lieu sans moi. J’ai fait ce que j’ai pu lorsque je n’étais pas malade.

Mais ce n’est pas facile de partir quand le monde va plus mal. Je tente de regarder ce qui va bien, ce qui a progressé. Il faut alors lire des articles de fond qui transcendent les nouvelles quotidiennes et hebdomadaires. Lire plutôt vers les revues qui présentent des articles de fond sur les personnes qui construisent un monde meilleur depuis des décennies mais qui ne sont pas à la Une.

Quand cela ne suffit pas, j’imagine un laps temporel immense, je prends encore plus de distance. J’imagine les humains vivant durant les ères glacières qui ont survécu l’impossible, et je pense aussi à ceux du futur, qui finalement feront face aux mêmes épreuves, voire à des épreuves encore pires que les nôtres, et j’espère qu’ils auront su construire de nombreuses aides technologiques « propres » pour les aider à mieux survivre sans détruire leur environnement. Dans des milliers d’années, finalement, le monde ressemblera encore au nôtre. Certaines civilisations se seront effondrées, d’autres se seront construites à leur suite. Mais les humains n’auront pas disparu, ils sont si résistants ! 

Il y aura encore des humains qui se réuniront ensemble pour chanter et danser, pour tomber amoureux, pour avoir des bébés qu’ils chériront et protégeront plus que tout au monde. Ils se lèveront aussi, tôt le matin, pour travailler afin de se nourrir, au minimum, ou afin de se payer un produit technologique, qui pour nous relève de la science fiction. Tout comme les humains depuis des millions d’années se réunissent, s’aiment, se protègent, s’entraide pour se protéger du climat difficile et pour trouver de l’eau et cueillir ou cultiver des vivres. Et cela me redonne le sourire. Et dans deux millions d’années ?! Est-ce qu’on aura vraiment une tête en forme de pastèque ?! Alors là je me mets à rire !

Je suis une minuscule fourmi dans cette immensité temporelle. J’ai fait ce que j’ai pu. Je ne pouvais pas changer un tel monde. Je pouvais juste être une bonne personne influençant quelques autres personnes. Je ne pouvais pas faire tourner le cercle. Mais j’ai tenté d’être une bonne personne, et je dois maintenant dire au revoir à ce monde sans regrets et avec espoir. C’est difficile, mais en regardant plus loin, beaucoup plus loin que ma génération et celle de mon fils, pourquoi pas ?   


Mère jouant avec son enfant. Aquarelle.

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mercredi 3 octobre 2018

Quoi manger, quoi vomir ? Angoisses et frustrations liées à l’iléus (blocage intestinal)

Attention, bien qu’il se termine par une note optimiste, ce poste contient des descriptions de caca, de vomi et de fromage qui pue, qui peuvent heurter les personnes sensibles. 😊


Une de mes plus grandes angoisses actuelles est liée à la nourriture. Cela tourne à l’obsession en ce moment.

Pour résumer ma situation clinique, mes intestins ont souffert de blocages totaux en mai puis fin août. Un blocage, c'est d'abord une constipation totale, puis au bout de quelques jours seulement des crampes abdominales douloureuses durant plusieurs jours et s’aggravant (j’ai dû prendre de la morphine) suivi de vomissements très fréquents et de l’impossibilité de s’alimenter et de s’hydrater.
A chaque fois, j'ai dû être d’hospitalisée en urgence, passer des semaines à l'hôpital sans alimentation et avec des traitements douloureux. Résultat : une perte de poids importante, arrêt de la chimiothérapie que mon corps n'était plus assez fort pour endurer et qui de toute évidence ne faisait pas son travail, et entrée en « fin de vie » en hospice. Choc.

En ce moment, la nourriture « passe » à nouveau. Grâce aux traitements (dexaméthazone, lavements), mes intestins font passer la nourriture même si cela reste très passif et lent. Quand l’intestin remarche, l’appétit est de retour ! Je reprends des forces. En fait je peux et de devrais manger un peu plus et varier un peu mon régime. Mais l’angoisse elle, n’a pas diminué.

Ainsi, j’ai une peur terrible de manger un aliment qui bloquerait mon système et entraînerait à nouveau toute cette chaîne de réaction. À quand le troisième blocage et sera-t-il fatal ? À long terme, dans quelques jours ou quelques semaines, le blocage reviendra, et que c’est sans doute comme cela que le cancer m’emportera. En attendant, j’essaie de manger correctement pour retarder au maximum ce moment. Profiter de mon fils dont les visites sont si douces, de ma famille, de mes amies… de l’amour. Profiter encore quelques semaines… Je ne suis pas du tout pressée de partir.

Je mange pour le moment un ensemble d’aliments très restreints. Il s’agit d’un régime appelé sans fibres ou sans résidu. Sa définition est assez floue mais consiste à éliminer tous les aliments fibreux, donc essentiellement les fruits, légumes et grains complets, éviter aussi les trucs trop gras comme les charcuteries. Restent les sucres, les farines blanches, les protéines maigres.

C’est le monde à l’envers, il faut oublier toutes les recommandations diététiques habituelles, manger et boire des calories vides, comme des biscuits Tuc salés ou des jus de fruits clairs. Par conséquent, je mange surtout des soupes contenant des protéines ou des légumes très peu fibreux (tomates ou courgettes, rien d'autre), des compotes de pomme, des yaourts et crèmes au soja, des crackers à la farine blanche, du spread à étaler sur les crackers (thon ou œufs dur écrasés dans une sauce mayonnaise, fromage fondu de type Gouda, ce sont des trucs bien néerlandais), et quelques biscuits également à la farine blanche genre Petit Beurre. Ah ! et j’ai eu de la glace au chocolat qui est bien passée. Par contre, une soupe de poulet et glace à la pistache m’ont fait vomir mes tripes et m’ont affaiblie pendant deux jours. J’ai cru que ma dernière heure arrivait ! Forcément. On m’a dit ensuite que les vomissements pouvaient aussi résulter plutôt de mon épuisement physique car j’avais fait deux sorties d’affilée en deux jours. Allez savoir...  

Dois-je me dire, merde alors, je n’ai plus beaucoup de temps à vivre alors mange ! Mais la peur de vomir est bien trop forte. Tandis que j’ai vraiment, vraiment, vraiment très envie de manger quelque chose de goûteux, je suis bloquée : manger, mais quoi ??? Je suis absolument tiraillée entre mes angoisses et mon désir d’introduire de saveurs, du goût, du plaisir bordel ! 

Bon, solutions !? En voici quelques unes.

Jeudi, je dois rencontrer une diététicienne et je prie pour qu’elle soit vraiment bien spécialisée sur les problèmes de cancer et de iléus. Je lui ai fait une liste de tous les aliments que je consomme sans problème en ce moment, et j’ai décidé d’y ajouter une liste de questions précises, avec des exemples d’aliments que j’aimerais manger (rien de bien extravagant…) : puis-je avoir de la compote d’abricots ou de pêche pour changer de la comporte de pommes insipide du supermarché ? D’autres légumes en purée, en soupe ? Puis-je manger un croissant, un bout de gâteau, lequel ? Du pâté sur mes crackers ? Des fromages frais ? Au bas de la liste, je viens d’ajouter « chocolat noir ». J’aimerais avoir une liste claire, « do and don’ts » de ce que je peux manger ou non.

Or il semble que même si certaines aliments sont clairement interdits, beaucoup sont plus ou moins tolérables selon la gravité de l’iléus ou selon la bio-chimie des intestins de chacun de nous. Par conséquent, beaucoup de réponses sont assez individuelles. Les conseils de mes médecins, des infirmières et de la diététicienne rencontrée à l’hôpital sont consistants : Il faut essayer d’introduire un nouvel aliment par jour en petite quantité et « voir ce que ça fait ». Si je le vomis, il ne faudra pas le refaire. Ils m’assurent que c’est le seul moyen de savoir.

Ben oui c’est simple mes braves messieurs dames. Cela ne me rassure pas du tout. Mon angoisse ne marche pas comme ça. J’ai peur que le coup du vomissement ne marche pas et que des blocs de nourritures se coincent dans mon intestin, fassent un gros bouchon fatal. Et pouf, en trois jours je mourrai. C’est comme cela que mon imagination marche et que je ressens mon corps et ses limites, quoi que disent les professionnels.

La solution de la psy. Hier après-midi, ma psychologue spécialiste du cancer m’a donné des conseils concrets très utiles.

Tout d’abord, essayer de toutes petites quantités de nourriture. Le faire sur le modèle de ce qui j’ai appris lors de ma formation en mindfulness (pleine conscience): déguster extrêmement doucement. Sentir l’aliment, le regarder, le mettre dans la bouche sans le mâcher, puis le mâcher doucement, se retenir d’avaler et garder l’aliment en bouche longtemps pour en apprécier toutes les saveurs… avant d’avaler finalement. Cela paraît frustrant mais permet d’introduire de toutes petites quantités d’aliments qui seraient risqués si je les avalais en quantité normale.

Mais où trouver ces aliments ? Si j’ai envie d’un morceau de Roquefort, je ne peux pas aller m’acheter un Roquerfort entier et une baguette. Je vais me goinfrer et tomber malade. Je veux juste un petit morceau de pain avec quelques grammes de Roquefort dessus.

De même, si j’ai envie d’un morceau de poulet cuisiné dans un curry indien, je ne vais pas demander à un bénévole ici de me cuisiner un curry indien entier. Ce genre d’aliment aussi fait partie de la liste interdite, beaucoup trop agressif pour les intestins dans mon état. Cependant, je pourrais tout de même en avoir une ou deux bouchées sans que cela ne provoque une forte réaction. Simplement, il faut en déguster un tout petit morceau, pas une assiette.

Elle me propose donc l’idée de solliciter mes amies. Quand elles me rendent visite, je peux leur dire de m’amener un petit morceau de quelque chose, un morceau de fromage, un petit morceau de viande cuisiné, du pâté, un bout de gâteau, une crêpe… « Qu’elles vous surprennent » me dit-elle.

J’ai envoyé un petit message à mes proches amies, celles qui viennent me voir une ou deux fois par semaines, et elles ont été très heureuses de l’idée. Elles m’ont si souvent demandé comment elles pouvaient m’aider et je n’en avais aucune idée… Cette idée me paraît simple, elles n’ont pas besoin d’acheter quelque chose mais juste de partager ce qu’elles sont déjà cuisiné ou déjà entamé.
J’attends avec impatience mon premier petit morceau de fromage, est-ce que ce sera du bleu d’Auverge, du Conté, du Roquefort, du Camembert ? Tout me fera plaisir. Et la première Madeleine que mon frère me rapportera de France, miaaaaaam….

Vous qui pouvez manger de tout, pro-ti-tez de chaque bouchée !!! 😊

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mardi 2 octobre 2018

S’ennuyer en fin de vie ?! Mon salut par la peinture et le dessin



Deuxième semaine à l’hospice Vier Vogels. Les journées sont bien longues, d’autant plus que le traitement dexaméthasone m’empêche de bien dormir. Je me réveille souvent vers trois du matin après tout juste quatre ou cinq heures de sommeil. Je me lève alors, prépare une thermos de thé à l’Aloé Vera, et je commence à grignoter des biscuits secs. La matinée est bien longue !

L’ennui est un des mes principaux problèmes. J’ai toujours pensé que les psychologues expérimentalistes et cliniciens n’ont pas suffisamment réfléchi et exploré l’ennui. Je trouve que l’ennui est fortement lié au sentiment de solitude et à la tristesse. J’ai pourtant rarement lu un seul article sur le sujet. 

Je pensais qu'en fin de vie je serais tout occupée à penser à la vie et à la mort, à m'assagir et approfondir ma spiritualité d'athée sceptique vaguement humaniste... A réfléchir au monde, à la compassion, à l'amour... Heuuu... non pas vraiment. Et certainement pas 24/24 h.  

Comme la dépression, l’ennui est complètement paradoxal. On le ressent mais il est impossible à expliquer et la solution paraît si facile ! Mais lorsque je m’ennuie, je n’ai pas l’énergie de faire quelque chose qui chasserait l’ennui, paradoxalement. Alors que l’illusion du temps interminable s’installe et avec elle l’illusion que je pourrais faire des centaines de choses intéressantes, justement, je n’ai envie de rien.

Mon matelas de yoga n'a pas été déplié. Je n'ai pas envie de méditer du tout. Pas envie non plus de me distraire et de regarder la télévision, même pas Netflix qui pourtant est installé sur ma tablette. Toutes ces séries que je pourrais regarder d’affilée pendant des heures… Pas envie. 

J’ai des livres classiques sur ma tablette aussi, sur l’application Kindle. J’ai téléchargé pour un euro deux tomes des 100 "classiques à lire avant de mourir" ( !). J'ai commencé et abandonné plusieurs lectures. Je ne finirai jamais "Crocs blancs". 

J’ai arrêté l’écriture d'articles en ligne sur wikipédia, qui demande trop de concentration et qui exigeait des documents, de la lecture, et toute une quantité d’énergie que je n’ai plus. Mais est-ce que ce ne sont pas des excuses et n’est-ce pas une question de motivation plutôt que de fatigue ? 

Je n’arrive pas à m’expliquer. C’est comme si au fond je n’avais pas envie d’oublier le présent, ni envie de prendre le risque d’oublier où je suis ? J’aimerais m’ennuyer ? J’aime la solitude qui accompagne cet ennui, et j’aime laisser mes pensées vagabonder il est vrai. Mais la dépression est l'ombre de l'ennui et je ne veux pas la laisser m'envahir. 

Deux choses m’aident à passer de bonnes journées et à chasser le risque de l’ennui. Les visites de mes proches sont des moments que j'attends avec impatience. Ensuite, je prends encore énormément de plaisir à dessiner et peindre.

Souvent le soir, je pense à ce que je peindrai le lendemain. Le matin, vers quatre heures et alors qu’il fait encore nuit, je commence à dessiner des croquis, ou je commence à peindre une aquarelle.

Apprendre a toujours été une grande motivation dans ma vie, or j’ai découvert beaucoup de vidéos de démonstration de peinture aquarelle ou de dessins sur des chaînes You Tube montées par des artistes enseignants ou peintres amateurs. Ces vidéos me stimulent beaucoup et je croient qu'elles contribuent beaucoup à me motiver. Les démonstrations durent parfois une heure. J’y découvre beaucoup d'astuces sur la technique aquarelle que je ne connaissais pas du tout quelques mois auparavant. Parfois, au contraire, la vidéo est tellement relaxante que je me mets à somnoler. C'est très bien aussi !   

J’ai failli pourtant tomber dans le piège de transformer l’activité en projet. Ah mes satanés projets et mon ambition, grr !  Il y a quelques jours, j’ai commencé à me sentir coupable de me pas avoir un style personnel. J’ai commencé à me dire qu’il fallait sans doute que je développe un thème et travailler en profondeur sur ce thème, plutôt que de papillonner d’une idée à une autre, d’un arbre à une rose à un portrait… Je crois que je devenais un peu jalouse de certaines artistes super talentueux que je regarde régulièrement sur Instagram ! Alors les angoisses sont arrivées, les doutes, l’hésitation et l’envie de peindre s’éteignait à mesure que je pensais trop à ce qu’il fallait « que je laisse derrière moi ». 

J’ai repensé à Claire Matteau dont je lisais régulièrement le blog autrefois. Elle parlait de sa lutte contre le cancer de l’ovaire. Elle était comme moi en soins palliatifs et vivait au Canada (au Québec, son blog est en français), entourée de son mari et de ses enfants adultes. Or, elle écrivait une nouvelle et en parlait sur son blog avec beaucoup d’enthousiasme et un bonheur communicatif. Cela m’a toujours épatée. Forcément, elle ne pouvait pas savoir si elle arriverait à terminer l’écriture de sa nouvelle ? J’imagine qu’elle prenait tant de plaisir à écrire, que le processus était plus important pour elle que le résultat. Tout cet amour et cette générosité qui passait par son écriture !  

J 'ai beaucoup repensé à elle ces derniers jours et tenté de m'inspirer de sa passion créative. Rester juste dans le présent. Profiter du processus de création et s’y épanouir, s’y perdre et s’y retrouver d’une autre façon. Ne pas se poser de question sur ce qu’il adviendra du résultat. Regarder la vie qui est belle et tout l'amour dont on est entourées... 

Le plaisir est revenu. Avec un grand coup de pouce d'une art thérapeute lors d'une session de relaxation et visualisation où je me suis reconnectée avec ma mère jouant le rôle d'ange gardien... Et oui, je papillonne, je dessine une rose, puis je tente un portrait, puis je tente un paysage de sous-bois… et pourquoi pas !!! 

Je retrouve un plaisir enfantin que je ne m’étais plus autorisée durant l’âge adulte. Pour quelques heures, l’ennui est absent. Mon mur se couvre chaque jour un peu plus de papiers colorés. Des amies et proches, Laurence, Shana, Evelyne, sont venues peindre avec moi à une ou plusieurs occasions. Mon amie Nedjma reviendra de Dijon me rendre visite et viendra aussi peindre avec moi m'a-t-elle promis ! La vie est encore belle, pleine d'amour, pleine de générosité humaine à beaucoup de niveaux, et j'en profite encore chaque jour.


 Femme au marché, d'après une photo trouvée sur internet
 Enfant endormi sur un piano, d'après une photo vue sur internet
 Essais, des arbres, des arbres...
 Bouleaux du Vroesenpark
 Une rose rose
 L'automne revient, envie de couleurs chaudes
 Promenade en Bourgogne avec mon ange gardien

Splash splash, vive la pluie !

jeudi 27 septembre 2018

Ma mère m’accompagnera



En ce moment, je n’ai pas envie de m’occuper de mon corps. Je n’ai pas envie de prendre un bon bain chaud qui me relaxerait, j’ai trop peur de voir mon gros ventre gonflé et sa cicatrice. Je n’ai plus envie d’aller marcher pour me raffermir mes muscles : mon ventre me tire et me rappelle le cancer qui s’y trouve logé. Rester en position fœtale sur le fauteuil est tellement plus confortable. Je n’ai plus envie de méditer en effectuant un scan corporel rapide, quelle horreur ! Je n’ai plus du tout envie d’augmenter la conscience de mon corps avec toutes les lourdeurs et douleurs qui me tenaillent dès que je bouge.

Malgré tout, un long massage des pieds et des mains m’a été offert, accompagné de musique douce et guidé légèrement par de petits exercices pour rester dans le présent et visualiser les images qui se présentaient à moi. Avec un résultat vraiment positif et beau.

Les premières images étaient tristes, douloureuses. J’ai beaucoup repensé à ma mère. On m’a dit que ma mère recevait de la chimiothérapie dans les veines des pieds vers la fin de sa vie, lorsque les infirmières ne pouvaient plus trouver de veines sur ses mains ou ses bras. Et lorsqu’on m’a touché les pieds, ce sont ces images douloureuses qui s’imposaient.

Petit à petit, toute la douleur, les regrets, les peurs, liées à ma mère sont venues à ma mémoire. Je pense à mon fils qui va se retrouver seul lui aussi. Je pleure à chaudes larmes.

Puis, en me concentrant sur le présent, ma respiration, et en restant présente avec les images de ma mère, les images douloureuses de ma mère se sont estompées. J’ai imaginé que ma mère avait vieilli (en fait, elle est morte à 37 ans). Et elle aurait maintenant presque 80 ans. Qu’est-ce que nous aurions fait si elle était restée en vie ? Est-ce que nous aurions été faire ensemble du jogging lorsque j’étais ado ? Et une fois adulte, est-ce que j’aurais souvent été marcher avec elle dans les bois de Chaource, pour discuter et lui confier mes soucis ? Elle m’aurait pris par la main pour m’aider et me conseiller. Elle m’aurait m’aimée, tout simplement, durant les années où je me suis détestée.

J’ai pris la main de ma mère dans mon imagination. Nous avons pris un chemin dans un sous-bois lumineux, aux chaudes couleurs de l’automne, quelque part en Bourgogne. Et je me suis dit que ma mère n’est pas morte. Elle vit toujours dans ma mémoire et mon imagination. Mais il faut que j’aille l’y chercher sans avoir peur des fantômes du passé, des traumas, douleurs, regrets, qui cachent les souvenirs les plus doux…

Il faut aller chercher son ange gardien… ne pas avoir peur de la méditation, des massages, de la visualisation. Passer les premiers sentiments effrayants, traverser les premiers kilomètres de la forêt noire et terrifiante, et quand on ne pense plus que cela peut arriver, arrive une clairière qui laisse passer une lumière et une chaleur que rien ne peut plus effacer de notre imagination. Mon ange gardien me tient par la main et me rassure. Elle reviendra si j’ai moins peur d’aller la voir et lui parler. 



mercredi 26 septembre 2018

Les tigres et la fraise, une petite histoire zen



Sophie m´a prêté un petit livre aux histoires très brèves illustrées de peintures à l’encre de Chine, un petit bijou à lire très doucement où les pages se déplient comme les livres de contes enfantins. 

Une des premières histoire m’a beaucoup surprise. La métaphore avec ma situation de danger imminent était frappante, et la moralité de l’histoire très zen était très troublante.

Un homme se promène dans la forêt mais est pris en chasse par un tigre. Il trouve un ravin avec une liane à laquelle il s’accroche. Le tigre reste à son affût en haut du ravin et un autre tigre apparaît en bas du ravin. Deux souris, une blanche et une noire, viennent grignoter la corde sur laquelle l’homme est suspendu. Mais il ne s’en aperçoit pas. Il a trouvé une jolie belle fraise à portée de main. Il la déguste.

Et voilà c’est la fin de l’histoire. L’homme déguste la fraise. Il n’y a pas de morale à La Fontaine pour m’expliquer ce qu’il faut penser ou apprendre de cette histoire.

Je suis désarçonnée. Hier, en repensant à cette histoire, je regardais autour de moi, dans ma petite chambre de l’hospice. Où est la fraise ? Est-ce que je vais réussir encore à profiter des petits trésors qui sont encore à portée de mes mains ? Suis-je aveuglée par les tigres qui me guettent ? Est-ce que je peux tendre la main et attraper une belle fraise, ou est-ce que je vais passer mon temps, impuissante et malheureuse, à maudire les tigres et les souris en souhaitant qu’ils s’éloignent magiquement ?


Références :
L’histoire est tirée du livre de Lulu Hansen, Fishing for the Moon. La parabole de la fraise daterait  du 4eme ou 6eme siècle avant notre ère et nous vient du patriarche indien Bodhidharma, qui a contribué à exporter le zen vers la Chine vers 527 av. J.C.